120 km d’ultra-trail, une foulée après l’autre
La vie de nos collaborateurs – Felix Collet
Date: 20 octobre 2026
« Quand je suis arrivé au sommet, le déclic était là. Physiquement ça allait mieux, mais surtout psychologiquement je savais que j’allais y arriver. Au ravitaillement suivant, j’ai regardé mon père et je lui ai dit : « Je vais la finir cette course. » À partir de ce moment-là, dans ma tête, c’était terminé. Sauf blessure, rien ne pouvait m’arrêter. »
Felix Collet
Peux-tu te présenter et nous parler de ton rôle chez Aixial ?
— Papa traileur, je m’appelle Félix et je suis chef de projet clinique chez Aixial depuis janvier 2024, au sein de l’agence de Lyon. J’ai un Master en sciences du médicament et je travaille dans les essais cliniques depuis maintenant sept ans. J’ai commencé ma carrière en tant qu’attaché de recherche clinique avant d’évoluer progressivement vers la gestion de projet.
D’où te vient ta passion pour le trail et qu’est-ce qui t’a motivé à te lancer dans un défi de 120 km ?
— Je vais être honnête : à l’origine, tout est un peu de la faute de mon petit frère !
Je l’ai vu accumuler les kilomètres et terminer des courses toujours plus longues. Au début, j’étais admiratif. Puis assez rapidement, je me suis dit: « Attends… pourquoi lui pourrait faire ça et pas moi ? ». J’étais pourtant en pleine période de sédentarité extrême : je n’avais pas fait le moindre sport depuis la naissance de mes deux petites filles, soit environ trois ans. Etre papa, c’est déjà assez compliqué en soit. Alors j’ai repris en douceur, toujours en faisant attention à garder un certain équilibre entre ma vie de famille, le boulot et le sport.
Au-delà de cette petite rivalité fraternelle, le trail, c’est l’union entre la nature et la course. Rien de plus facile que de pratiquer la course à pied : une paire de chaussures et c’est parti ! Et pour casser la monotonie du bitume, rien de tel que de s’évader sur les sentiers, dans les bois, en montagne ou ailleurs. Le côté « ultra » du trail, ce que j’aime, c’est qu’il transforme chaque course en une véritable « aventure ». J’ai la chance d’avoir un père qui nous a toujours encouragés et soutenus dans nos compétitions, quelles qu’elles soient. Alors pour lui, faire l’assistance lors des ravitaillements, c’est devenu son « sport national ». Il se pose des questions sur mon état, espère que je vais tenir le coup… Il n’y a pas toujours du réseau sur les parcours, alors savoir s’il arrive à temps pour le prochain ravito, c’est hyper stressant pour lui.
Donc finalement, ce n’est pas qu’une course en solo : il y a toute la logistique autour. C’est cet aspect-là, de fédération et de partage qui te marque, te crée des souvenirs et donne au trail cette vraie dimension d’« aventure ».
Pour revenir à la question du pourquoi un défi de 120 km, je cherchais simplement une première grosse course tester mes limites, et pour l’anecdote, l’UTGC n’était pas prévue. J’étais inscrit sur une autre course le même weekend qui a finalement été annulée faute de participant. Le moral au plus bas, c’est un collègue – qui se reconnaitra surement – qui m’a proposé cette alternative, comme quoi tout le monde s’embarque à plus ou grande échelle dans ce projet.
Comment t’es-tu préparé pour une telle épreuve, aussi bien physiquement que mentalement ?
— J’ai repris la course sérieusement en mai 2025 avec l’objectif de participer à la SaintéLyon (80 km de nuit). Les 50 premiers kilomètres se sont plutôt bien passés, mais les 30 derniers ont été un vrai enfer. J’ai terminé en serrant les dents, clopi clopant, uniquement parce que je voulais absolument franchir la ligne d’arrivée.
Après la course, j’avais mal partout. J’ai mis beaucoup de temps à récupérer et je suis même passé par la case médecin en raison d’une douleur persistante au genou, liée à une ancienne fracture de la rotule. A ce moment là j’avais le moral dans les chaussettes car je pensais qu’avec cette douleur je ne pourrais jamais faire de plus longues distances et que j’avais atteint mes limites.
J’avais ce doute en moi qu’il fallait absolument que je clarifie, alors très intelligemment je me suis dis qu’il fallait que je vise une course de 100km, mais … 100 km c’est du déjà vu, alors j’ai décidé de sauter cette étape et aller directement à la case 120km. Brillant n’est-ce pas ?
Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’ai fait appel à une coach, aussi kiné, pour structurer ma préparation. Nous avons construit un programme adapté avec beaucoup de renforcement musculaire et une attention particulière portée aux genoux. Au fil des mois, le volume d’entraînement a augmenté progressivement. Petit à petit, je suis passé de deux à quatre à cinq sorties par semaine, parfois accumulant jusqu’à 120 km.
Le plus compliqué n’était même pas la charge physique, c’était de réussir à tout faire rentrer dans un quotidien déjà bien rempli. Entre le travail, la vie de famille et les entraînements, il fallait être organisé. Près de 90 % de mes entraînements avaient lieu entre midi et deux. Certaines personnes prennent leur voiture pour se rendre quelque part ; moi, je mettais mes baskets.
Pendant la course, quel a été le moment le plus difficile et comment as-tu réussi à le surmonter ?
— Sans hésiter, entre le 60e et le 80e kilomètre.
Les 60 premiers kilomètres se déroulent parfaitement, j’ai le bon pacing, l’alimentation passe bien, aucune douleur. Je cours avec un autre participant, on échange, le rythme est bon, le moral aussi.
Et puis arrive cette fameuse section entre deux ravitaillements sur un long faux plat. Sur le papier, je devais la parcourir en environ 2h30. Au final, il m’aura fallu 4h. Je me retrouve seul, et d’un coup, impossible de relancer.
À ce stade de la course, tout fait mal. Ce qui est difficile à expliquer aux personnes qui n’ont jamais vécu ça, c’est que les muscles sont tellement sollicités qu’ils protègent moins les nerfs. Du coup, ton cerveau reçoit des signaux d’alerte de partout. Il essaye simplement de te protéger et te dit en permanence : « Stop, on arrête tout. »
Le problème, c’est que toi tu sais que ce ne sont que des douleurs musculaires et que tu peux encore avancer. C’est là qu’une vraie bataille mentale commence.
D’un côté, je me disais : « Tu as peut-être vu trop grand. 120 km c’était peut-être une mauvaise idée… ». De l’autre, j’essayais de me convaincre que j’avais encore des réserves. Je me répétais sans arrêt : « Ça fait mal, mais ça va. Ce n’est pas une blessure. Tu peux trouver une solution. » Pendant plusieurs heures, j’ai littéralement négocié avec moi-même.
Quand je suis finalement arrivé au ravitaillement du 80e kilomètre, j’étais dans un sale état. Et là, heureusement, il y avait mon père. J’ai chouiné, il m’a engueulé, j’avais fait plus de la moitié du chemin alors hors de question d’abandonner.
Après cette pause, j’ai essayé de réfléchir autrement. J’avais énormément souffert sur les portions roulantes, mais la suite du parcours comportait davantage de dénivelé. Je me suis accroché à cette idée : en montée et en descente, ce ne sont pas les mêmes muscles qui travaillent, peut-être que ça irait mieux.
C’était toujours très compliqué de courir sur du plat, alors j’ai trouvé une solution : je courais cinq mètres, puis je marchais, puis dix mètres, puis vingt, puis cinquante. Petit à petit, les relances sont devenues plus longues. Et puis est arrivée une énorme montée sur une piste de ski. Une pente qui paraissait interminable. Curieusement, c’est là que tout a changé. Au fur et à mesure que je montais, les sensations revenaient. Je retrouvais du rythme, de la confiance et surtout l’impression que je maîtrisais à nouveau la course.
Quand je suis arrivé au sommet, le déclic était là. Physiquement ça allait mieux, mais surtout psychologiquement je savais que j’allais y arriver.
Au ravitaillement suivant, j’ai regardé mon père et je lui ai dit : « Je vais la finir cette course. » À partir de ce moment-là, dans ma tête, c’était terminé. Sauf blessure, rien ne pouvait m’arrêter.
Y a-t-il un souvenir ou une anecdote marquante que tu retiendras de ces 120 km?
— Après avoir atteint un sommet, il ne restait plus que 13 km de descente. Une descente interminable. Tout mon corps souffrait déjà depuis plus de dix heures et puis un concurrent m’a dépassé. Moralement, ça m’a piqué.
Quelques kilomètres plus loin, j’ai jeté un œil à ma montre : 17h54. Il restait encore 11 km de descente en seulement 1h06 pour arriver dans le temps que je m’étais fixé. Bon c’était déjà compliqué de réaliser ce calcul mental à ce stade là, mais je me suis dis que c’était peu, et qu’il fallait absolument que je me bouge les fesses pour arriver à temps. ET comme par magie, d’un coup, sous ce léger stress, les douleurs sont passées au second plan. J’ai retrouvé ce fameux « flow » que recherchent tous les traileurs, cet état de grâce où les jambes avancent presque toutes seules, en paix avec soit même et les éléments.
La descente s’est alors enchaînée à un rythme que je n’aurais jamais imaginé quelques minutes plus tôt. Finalement, j’ai réussi à redoubler le coureur qui m’avait dépassé, le pauvre a du se demander si il n’était pas en marche arrière.
Comme quoi, parfois, il suffit d’un petit coup de pression au bon moment pour relancer complètement la machine !
Qu’as-tu ressenti en franchissant la ligne d’arrivée après un tel effort ?
— Étonnamment, sur le moment, je n’ai pas vraiment réalisé. J’étais tellement concentré sur la fin de course, avec l’autre zigoto sur les talons, que j’ai franchi la ligne presque en mode automatique. J’étais bien sûr très heureux, même si j’ai cette voix en moi qui me dit à chaque fois que je peux faire mieux.
L’émotion est venue le lendemain et la semaine qui a suivi, en rediscutant avec mon père, en partageant l’expérience avec mes collègues et en prenant du recul sur tout le chemin parcouru.
En y repensant, ce qui me marque le plus, ce n’est pas seulement d’avoir terminé ces 120 km ou d’avoir fini dans le Top 20 sur 250 participants – très humble le gars. Mais c’est plutot d’avoir réussi à mener ce projet jusqu’au bout, en partant de zéro, tout en étant papa de deux jeunes enfants et en ayant une vie professionnelle bien remplie.
D’ailleurs fun fact, il y a carrément une étude sportive qui s’appelle « 0 to 100km » et qui suit 40 hommes et femmes sédentaires pour en faire des ultra traileurs en 18 mois. Ils se sont inspirés de moi !
Quelles leçons ou valeurs cette aventure t’a-t-elle apportées, et retrouves-tu certaines d’entre elles dans ton quotidien professionnel ?
— Cette aventure m’a appris qu’il existe presque toujours une solution à un problème.
Quand je n’arrivais plus à courir pendant la course, la solution n’était pas d’abandonner mais d’adapter ma stratégie. Faire quelques mètres, puis quelques mètres de plus puis recommencer.
Je retrouve exactement cette logique dans mon métier de chef de projet. Les problématiques ne disparaissent jamais toutes seules. Il faut les analyser, proposer des solutions et avancer étape par étape.
Au final, préparer un ultra-trail et piloter un projet présentent beaucoup de similitudes : il faut anticiper, s’organiser, gérer les imprévus, rester persévérant et garder le cap même quand les choses deviennent plus compliquées.
La grande satisfaction, dans les deux cas, c’est d’arriver au bout en sachant que tous les efforts avaient un sens.
J’ai également énormément apprécié le soutien de mes collègues. Beaucoup suivaient ma progression à distance, m’envoyaient des messages d’encouragement et me demandaient des nouvelles de la préparation. Cet enthousiasme collectif m’a vraiment touché.
Quel conseil donnerais-tu à ceux qui rêvent de se lancer un défi qui leur paraît aujourd’hui inaccessible?
— Le plus difficile n’est pas le défi. Le plus difficile, c’est de commencer.
Mon conseil serait donc de construire progressivement des habitudes durables. En tant que papa traileur, j’ai appris que la clé n’est pas de trouver plus de temps, mais de trouver le bon équilibre entre vie professionnelle, vie personnelle et pratique sportive.
Je suis également convaincu que l’entourage joue un rôle essentiel. Sans le soutien de ma famille, de mon père, de mon frère, de ma femme ou de mes collègues, cette aventure aurait été bien plus compliquée.
Enfin, il faut accepter que la progression ne soit jamais linéaire. Il y aura des hauts, des bas, des moments de doute et des moments de grâce.
Et quand votre cerveau vous dira que c’est impossible, il faudra parfois lui répondre avec bienveillance : « Ne t’inquiète pas, on va y arriver bébé »
